Qu’est-ce qui cloche chez moi ?

Il y a une quizaine d’années, au sortir de l’enfance, j’ai entrepris de comprendre en conscience le monde qui m’entourait. J’avais besoin d’y trouver ma place, car je n’osais me précipiter dans la vie sans observer mes semblables auparavant. Si je ne me posais pas les bonnes questions à temps, je risquais de passer à côte de mon existence… Parmi ce que je voulais comprendre, il y avait l’homosexualité. Il me semblait que j’étais attirée par les garçons, mais j’avais entendu qu’il existait des personnes qui, après avoir vécu avec un conjoint du sexe opposé, après avoir fondé une famille, se révélaient à leur homosexualité. Cela soulevait bien des questions… Peut-on se tromper sur soi-même aussi longtemps ? S’étaient-ils trompés ou s’étaient-ils forcés à rester dans la norme hétérosexuelle ? S’ils s’étaient fourvoyés jusque là, est-ce que ça pourrait aussi m’arriver ?

Je me souviens y cogiter sur le chemin de retour du lycée (oui je portais des salopettes)

À la lumière de mes peu d’années de vie, voici ce que furent mes conclusions… Visiblement, les sexes des femmes et des hommes sont faits pour interagir ensemble dans le but de la reproduction. Comme les dents  pour mâcher, l’estomac pour digérer. Les personnes gays seraient donc en-dehors de la norme physiologique de notre espèce humaine. Je n’étais pas satisfaite de cette conclusion partielle, car je voyais bien qu’elle me mettait au rang des pires moralisateurs. Une bonne clé de compréhension devrait idéalement ouvrir des espaces qui laissent de la place pour tous… J’ai donc continué à réfléchir. Il m’a vite paru inique d’essayer de prendre exemple sur  la nature pour décider que ce qui est « naturel » serait « bien » ou « bon ». Les êtres humains ont un drôle de statut au sein des espèces : nous sommes des animaux, mais nous avons transcendé notre condition. Ce n’est plus une question de bien ou de mal : c’est un fait, pour le meilleur et le pire. En effet, si nos comportements furent archaïquement définis par le besoin de manger, boire et nous reproduire, nous avons inventé l’anorexie mentale, la gastronomie, les sodas chimiques, le vin, la fellation ou le coït interrompu…

Non, tout ce qui comptait finalement dans la moralité d’un comportement, c’était le consentement et le libre arbitre. Cela m’a aidée à définir ma propre ligne entre ce qui est bien et ce qui est mal, et à choisir mes combats.

J’ai également considéré qu’il était important de continuer à me questionner sur ma sexualité, pour éviter de passer à côté de mes propres désirs. Mais ça ne répondait pas à la question : pourquoi, comment est-on gay ? Évidemment, je ne me demandais pas “pourquoi est-on hétérosexuel”, puisque c’était ce qui me semblait aller de soi… Cette interrogation s’étendit par la suite aux transsexuels. Que les personnes concernées me pardonnent et continuent à lire cet article jusqu’au bout, mais je me demandais “qu’est-ce qui a cloché chez eux pour qu’ils soient ainsi ?”. L’Oedipe ? Des modèles adultes dysfonctionnels ? Un choc dans leur vie ? Quelque chose dans leur code génétique ? Qu’avons-nous en commun, qu’avons-nous de différent ? Je comprends aujourd’hui comme ces questions peuvent être offensantes. D’ailleurs à l’époque je le sentais déjà, et je n’aurais jamais osé les formuler à qui que ce soit. Mais je n’avais pas les mêmes outils de compréhension, mon horizon était limité par le peu que je connaissais de la vie et de la condition humaine. Et surtout, je n’avais pas encore été heurtée personnellement par la dureté des normes de la société. C’est parce que j’ai évolué que j’assume aujourd’hui de publier ces questionnements. Les années ont laissé cette question en suspens, jusqu’à il y a peu de temps.
J’ai vécu et vu les gens vivre autour de moi. Dans la réalité, mais aussi dans les mots que j’ai lus, dans les images que j’ai vues.
Beaucoup d’autres choses ont continué de m’intriguer et à me fasciner chez nous autres les humains…  et en moi-même ! Pêle-mêle : les politiques, les pédophiles, les stars interplanétaires, les kamikazes, les climatosceptiques, les lanceurs d’alerte, les artistes… Comment font-ils pour être ce qu’ils sont ? L’ont-ils choisi, assumé, voulu ? Pourquoi sont-ils ce qu’ils sont ? Qu’avons-nous en commun, qu’avons-nous de différent ?
Et au milieu de ces observations, petit à petit, j’ai fait mon cheminement. Puisque la norme ne me servait à rien pour me guider dans mes choix, il me fallait trouver d’autres critères. Pourquoi pas fonder nos actes et nos paroles sur des facteurs comme le bonheur, la liberté, la beauté, l’épanouissement qu’ils sont susceptibles de produire ? C’est ce que j’ai tenté de faire, cherchant sans cesse ce qui était bon pour moi et les autres. Ce faisant, je me suis débarrassée de tout un tas de couches qui n’étaient pas les miennes, de choix qui n’étaient pas les miens. Et j’ai réalisé avec déception que ce sont rarement des critères rationnels qui régissent la société, mais des normes intégrées et implicites, ainsi que des rapports de domination. Si on est une femme, il vaut mieux être mince. Si on est un homme, il vaut mieux être viril. Il existe tout un arsenal d’injonctions implicites ou explicites, souvent même contradictoires (comme pour l’allaitement) qui donne les contours de ce qui est normal, de ce qui est évident, crédible, enviable, beau, de ce qui est bien et bon. Définissant en creux ce qui est anormal, bizarre, ridicule, repoussant, laid, mal et mauvais.

Diglee, illustratrice, s'est exprimée sur son blog contre les diktats physiques
Diglee, illustratrice, s’est exprimée sur son blog contre les diktats physiques

Et puis ces derniers temps, j’ai beaucoup pensé aux arguments en faveur et contre l’enfantement. S’il ne tenait qu’à moi, les arguments contre auraient déjà gagné par KO :
-Ce ne serait pas rendre service à un enfant de lui donner la vie dans un monde avec un futur à moyen et à long terme si sombre.
-Ce ne serait pas un rendre service au monde de lui donner un nouvel être consommateur de ressources.
-Ce ne serait pas forcément me rendre service : pour devenir une meilleure personne, pour moi et pour les autres, j’ai besoin de toute mon énergie.

Mais il ne tient pas qu’à moi. Autrement dit, j’ai du mal à savoir ce que « Je » veut vraiment. La parentalité est encore présentée comme une norme implicite. On entend “tu changeras d’avis”, ou “j’aurais trop peur de finir seule”. Comme si c’était un choix immature, ou comme si élever des enfants sortant de son propre ventre était le seul moyen pour être entourée… Il y a aussi ce que je n’ai jamais entendu d’autrui, mais que j’ai intégré très fort, parce que mon environnement me pousse vers cela : personne ne me force, bien sûr… D’ailleurs, si j’avais été en couple avec quelqu’un qui voulait à tout prix des enfants, j’aurais sans doute absorbé son désir. Mais mon compagnon étant ouvert aux différentes possibilités, ma liberté de choix reste entière. Pourtant la question restait si souvent à mon esprit que c’en est devenu une souffrance. La réponse était un instant oui, un instant non, un instant peut-être.

Les arguments qu’on entend ou qu’on se dit soi-même à propos de l’enfantement

Sous ce plafond de verre, je barbotais dans des interrogations malaisantes : qu’est-ce qui cloche chez moi ? Ne suis-je pas en train de masquer un problème psychique par des arguments intellectuels fallacieux ? Pourquoi ne suis-je pas capable de désirer autant ce qui semble combler tellement d’autres ? Qu’est-ce qui a été différent dans mon éducation ? Quelque chose avait-il cloché autour de ma naissance ?

C’est là que j’ai percuté, en recroisant à mon sujet les mêmes questions que j’avais eues à propos de l’homosexualité d’autrui. J’ai été soulagée de cette clé de compréhension qui s’est présentée à moi après toutes ces années : on a tous quelque chose qui cloche… si on veut vraiment voir les choses sous l’angle de la normalité ! Il m’aura fallu vivre de l’intérieur cette sensation pour intégrer profondément cette notion une bonne fois pour toutes. Sur le temps d’une vie, il est quasiment certain que l’on manifestera tous un jour quelque chose d’anormal, selon les critères de ce qui est évident, crédible, enviable, beau, de ce qui est bien et bon.

Je ne m’en rendais pas compte, mais ces questionnements sur ma propre normalité par rapport à l’enfantement étaient douloureux parce que ce n’était pas la seule voie “anormale” qui me faisait envie. Mais que je ne m’autorisais pas à suivre ces voies. Je les désirais sans pouvoir aligner plus d’un pas dans leur direction…

Des hommes et des femmes, gays et hétéros, fondent une famille avec quelqu’un qu’ils ne désirent pas ou plus, qu’ils n’osent pas quitter mais trompent en toute discrétion. Ils sont hors de la norme, mais en secret, et donc tolérés. Des transsexuels s’assument publiquement, malgré l’exposition à la violence verbale et physique. Ils sont hors de la norme, et souvent rejetés. Certaines femmes seraient plus épanouies sans enfants, mais intègrent la pression et enfantent finalement, puis font porter à leur progéniture ce choix mal assumé. Elles sont hors de la norme, mais c’est refoulé, camouflé, donc accepté.
J’ai choisi ces exemples en pensant à des personnes croisées, toutes transgressives à leur façon. Mais plus ou moins acceptées, tolérées, jugées par la société. Évidemment, ce n’est pas juste. Car si on fait mine de se conformer aux normes implicites, peu importe si on fait du mal à autrui : on nous laisse tranquille. À l’inverse, si on affirme trop fort qu’on assume vivre hors des normes, peu importe que l’on soit une personne bénéfique… On se fait juger, voire ramener à l’ordre.
Qu’est-ce qui cloche dans ce qu’ils sont ? La même chose que chez moi : rien du tout. Je n’ai pas à juger ce que les autres sont, mais je revendique le droit de me détourner de ceux dont je trouve le comportement vain ou nocif. Et je cherche le courage d’être du côté de ceux qui vivent leur vie pleinement et qui suivent leur propre système de valeur plutôt que la norme en vigueur. De ceux qui choisissent les transgressions, si elles peuvent mener à plus de liberté, plus de bonheur, plus d’épanouissement.

Tout comme il y a des privilèges réels, il existe un ensemble de pratiques, de valeurs et de comportements qui sont érigés en normalité dans une période donnée, par une culture dominante. Une fois qu’on en a conscience, on peut alors se questionner sur son propre positionnement par rapport à cela.
Car si on a tous des empreintes digitales uniques, on a aussi une forme psychique unique, et ce que j’appelle notre alchimie (parce que je trouve ça joli). Cette alchimie complexe et un peu magique est influencée par le dosage d’un tas d’ingrédients. Certaines influences sont évidentes, d’autres sont cachées et secrètes. Il y a des données antérieures à notre naissance : notre patrimoine génétique qui forge notre corps et ses particularités, l’époque, le lieu et le milieu social dans laquelle on naît, la place dans notre fratrie, toute la psychogénéalogie familiale… Et puis tout ce que l’on vit : l’éducation, l’entourage, toutes les informations et tous les évènements que l’on traverse et qui nous traversent.

Il est intéressant d’essayer de connaître ces facteurs qui nous ont façonnés, mais il faut accepter qu’on ne pourra pas les connaître tous, et encore moins appréhender ceux qui ont façonné les autres. À ce propos, je reviens encore au projet Humans of New York, qui donne un captivant panorama des motivations, des blessures et des joies de tout un tas d’autres êtres humains… Et si un trait de notre personnalité provient d’un évènement traumatique de notre vie, qu’en faire ? Se battre contre soi toute sa vie pour essayer d’être différent ? Quant à moi, j’arrête la lutte, je refuse de me laisser définir par les évènements négatifs, j’accepte que cela fait partie de ma construction, et je tente de sublimer ces impacts, ces cicatrices. Cette alchimie nous donne notre forme propre, belle et mouvante. Elle définit nos besoins, nos idées, nos valeurs, nos désirs et évidemment nos choix.

L’alchimie de certains leur permet de rester dans la normalité moyenne de leur époque. Tant mieux pour eux. Mais qu’ils se méfient et n’en oublient pas de questionner cette norme. Car il arrivera forcément un jour où ils auront envie de faire un pas de côté, un moment où des gens qu’ils aiment auront des désirs différents de ceux qui sont proposés sur l’autoroute de la normalité. Nous avons tous intérêt à ce que nos cadres de vie soient assez ouverts pour permettre les petits et les grands revirements.

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Quant à moi, certaines de ces normes ne me conviennent pas, et je suis en passe de réussir à cesser de me considérer comme anormale, de croire que quelque chose cloche chez moi et que je dois changer. Le plus dur est de définir ma propre forme : discerner ce qui est moi, vraiment moi, de ce qui vient de l’extérieur. Mais j’y arrive, et cette quête m’a mise en position de rencontrer des situations et des gens en accord avec mon alchimie. Je privilégie aussi désormais la fréquentation de personnes que je sens en accord avec elles-mêmes. Je deviens moi, je m’empare du « je »… J’ai encore peur que ça ne convienne pas à tout le monde, je fais encore certains deuils, mais j’en ressens une grande sérénité et puissance.
Puissance car je me sens vivre bien plus fort, et capable de réaliser mes potentiels.
Sérénité, car dans les moments de plus en plus nombreux où je me sens à ma place, la jalousie et la colère n’ont plus de prise sur moi.
Ça m’a pris du temps, mais je me sens vivre bien plus fort. Je souhaite cette voie à tous, et j’apprends à respecter plus sincèrement les choix de chacun.

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